Nos œuvres dans la machine – IA et aspiration de l’art

Il y a quelque chose de vertigineux à passer des heures sur une toile, à réécrire cent fois un même passage, à affiner une composition, et de se demander ensuite si tout ça n'est pas en train de servir, quelque part, à entraîner un modèle qui ne vous a jamais demandé votre avis.
Ce n'est pas une question abstraite. Ce n'est pas de la paranoïa. C'est la réalité du moment dans lequel on crée.
Publié le
10/6/26 16:56

Les faits

Une IA générative ne crée pas dans le vide. Elle apprend, elle absorbe, elle s'entraîne sur des quantités massives de contenus déjà existants : des images, des textes, des sons, des œuvres mises en ligne par des artistes qui, pour la plupart, n'en ont jamais été informés.

Getty Images en a eu la preuve : Stability AI, l'entreprise derrière le générateur d'images Stable Diffusion, aurait aspiré sans autorisation ni compensation environ 12 millions d'images de sa banque de photos. Plus troublant encore, certains contenus générés par le modèle reproduisaient les filigranes Getty, preuve, difficile à ignorer, que les œuvres originales avaient bien été ingérées.

En France, l'affaire a pris un visage humain. Début 2026, huit comédiens de doublage, dont Richard Darbois, la voix française de Harrison Ford, et Françoise Cadol, celle d'Angelina Jolie, ont envoyé des mises en demeure à deux plateformes américaines, Fish Audio et VoiceDub, qui proposaient leurs voix clonées à la vente, sans leur consentement et sans aucune rémunération. Au total, vingt-cinq comédiens ont fini par obtenir le retrait de 47 modèles vocaux. Victoire partielle, les dommages et intérêts n'ayant pas été versés, mais précédent réel.

On peut aussi évoquer l'épisode Ghibli, qui est évocateur sur l'état d'esprit général. Fin mars 2025, OpenAI déploie une mise à jour permettant de générer des images dans des styles précis. En quelques heures, les réseaux sont inondés de scènes transformées à la manière du studio Ghibli. Miyazaki, lui, avait pourtant dit en 2016, en regardant une démonstration d'IA animée, qu'il était "profondément dégoûté" par ce qu'il voyait. Personne ne lui a demandé son avis en 2025 non plus.

Du côté de la loi, les choses bougent... lentement, mais elles bougent.

En France, une proposition de loi portée par la sénatrice Laure Darcos vise à rééquilibrer la charge de la preuve. Aujourd'hui, c'est à l'artiste de démontrer que son œuvre a été utilisée. Avec ce texte, ce serait aux fournisseurs d'IA de justifier qu'ils ne l'ont pas utilisée. La proposition a été adoptée par le Sénat le 8 avril 2026, après avoir intégré les observations du Conseil d'État. Elle est désormais transmise à l'Assemblée nationale, où son sort reste incertain.

Au niveau européen, l'AI Act impose depuis août 2025 de nouvelles obligations aux fournisseurs de modèles d'IA généralistes, notamment sur la transparence et le respect du droit d'auteur. Ce n'est pas encore la transparence totale. Beaucoup estiment, à raison, que c'est insuffisant. Mais ce n'est plus le vide absolu.

Dans une logique complémentaire, le député européen Axel Voss, qui avait piloté la directive droit d'auteur de 2019, propose d'aller plus loin avec un droit forfaitaire de 5 à 7 % du chiffre d'affaires mondial des entreprises d'IA, pour compenser la valeur générée à partir du travail des créateurs européens. Ce n'est clairement pas encore voté, mais l'idée est sur la table.

La SGDL a de son côté lancé un outil d'opt-out. Un mécanisme pour refuser l'utilisation de ses œuvres dans les opérations de fouille de textes et de données. C'est technique, pas toujours simple à activer. Mais l'intention derrière est fondamentale : un créateur doit pouvoir dire non.

Alors concrètement, qu'est-ce qu'on fait ?

Tracer son travail, d'abord. Garder les fichiers sources, les brouillons, les versions datées, les échanges. Une direction artistique documentée est une œuvre plus protégeable. Le prompt compte, les itérations comptent, les choix éditoriaux comptent. Une œuvre, ce n'est pas seulement l'image finale sur un feed. C'est un processus, une chronologie et des preuves d'antériorité. Pas très poétique, mais le jour où on en a besoin, c’est précieux.

Choisir aussi ce qu'on montre, et comment. Publier en haute définition partout et sans contexte, c'est offrir une matière première idéale. Ça ne veut pas dire se cacher, un artiste doit être vu, c'est même l'essentiel, mais on peut signer, contextualiser et choisir ses formats avec intention.

Et... poser ses conditions, même simplement. Une phrase claire sur son site ne règle pas tout juridiquement. Mais elle annonce une volonté. Elle rappelle que ce qu'on a créé n'est pas une ressource libre de droits offerte à quiconque voudrait s'en servir.

Pas de faux débat.

L'IA ne va pas tuer les artistes. La question n'est pas là, elle n'a jamais vraiment été là. Ce qui est en jeu, c'est autre chose : le consentement, la traçabilité, la rémunération, et la reconnaissance de l'auteur derrière l'œuvre.

Beaucoup de créateurs utilisent déjà des outils d'IA dans leur processus, pour esquisser, explorer, traduire, corriger. Ce n'est pas contradictoire. L'outil n'est pas le problème. Le problème, c'est quand l'outil efface celui qui a créé avant lui.

A suivre...

L'enjeu des prochaines années ne sera pas de résister à la technologie, mais plutôt de s'assurer que la création humaine reste identifiable, protégée, et respectée dans un monde où les machines produisent vite, bien, et souvent à partir du travail des autres.

Pour ça, la loi sera utile, mais elle ne suffira pas. Il faudra aussi des habitudes plus solides, des plateformes qui prennent réellement parti pour les artistes et une vigilance collective qu'on n'a pas encore vraiment eu besoin d'apprendre.

Créer aujourd'hui, ce n'est plus seulement faire. C'est aussi savoir défendre ce qu'on a fait.

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